Le 23 janvier 1998, une chape de douleur s'abattait sur Montigny, et le destin de familles basculait dans une horreur insondable, qui scelle à jamais un rapport au sens de l'existence et des choses, au manque, à l'idée de justice. Dans les Alpes, sur la crête du Lauzet près des Orres, la classe de 4e S du collège Saint-François d'Assise partie pour une randonnée en raquettes venait de vivre l'indicible dans une avalanche. Neuf collégiens et deux adultes accompagnants y laissaient la vie. Une communauté ignymontaine assommée avait alors, à l'image de millions de Français, exprimé sa compassion et sa solidarité aux familles. Par un froid polaire, 6000 personnes s'étaient massées sur le parvis du centre sportif Pierre de Coubertin où s'étaient tenues les obsèques des enfants disparus.

Ce samedi 27 janvier 2018, les familles avaient souhaité une intimité propice au souvenir de chacun pour faire communion autour de la stèle érigée en 2001 sur ce même parvis. Ces familles et les élèves de la 4e S se sont retrouvés pour reprendre un peu au passé dans ces retrouvailles, ces regards et ces silences partagés. Ils étaient accompagnés notamment par le président de l'association des familles AVAL 98 Philippe Gouillon et  Jean-Luc Ourgaud, maire de Montigny, Nicolas About et Michel Laugier ses prédecesseurs, Marie-Christine Letarnec, maire de Guyancourt, et Jean-Michel Fourgous, président de SQY et maire d'Elancourt. Jérémie Choukroun est alors sorti du rang des anciens élèves pour s'adresser aux participants à ce moment de recueillement. Ses mots, que nous publions ci-dessous, expriment dans une clarté et une justesse parfaites ce que ces enfants, tout juste adolescents au moment de vivre l'inexprimable il y a deux décennies, expriment aujourd'hui en hommes et en femmes.

Jérémie Choukroun, ancien élève de la 4e S du collège, prononce son discours, à lire ci-dessous, le 27  janvier devant la stèle commémorant le drame des Orres à Montigny.

Face à la stèle, Jean-Luc Ourgaud, maire de Montigny-le-Bretonneux, entouré de ses deux prédécesseurs Nicolas About et Michel Laugier.

 

Texte de Jérémie Choukroun

(Classe de 4e S, année scolaire 1997/1998, du collège Saint-François d'Assise) :

 

" A Audrey, à sa famille,
A Bérangère, à sa famille,
A Mme Costa, à sa famille,
A Delphine, à sa famille,
A François, à sa famille,
A Gaëlle, à sa famille,
A Jean-Baptiste, à sa famille,
A Jean-Damien, à sa famille,
A Leslie, à sa famille,
A Marine, à sa famille,
A Stephanie, à sa famille,
à leurs amis,
aux 4S, à nos parents et au personnel et responsables du collège Saint François d’Assise, de l’Etat et des collectivités locales,

Quand un tel événement se produit, on porte après, et pour longtemps, des petits fantômes sur nos épaules.
Ce sont des petits fantômes bienveillants, tristes mais encourageants, jugeants mais stimulants, frustrants, joyeux aussi, et drôles, douloureux beaucoup et peut-être un peu handicapant.
Ces petits fantômes de notre quotidien font étrangement écho au regard que l’on porte sur soi-même comme s’ils devaient se faire, les baromètres de nos émotions. On se demande d’ailleurs toujours si ces fantômes sont d’altérité ou un petit bout de soi qui aurait eu envie de partir, avec eux ce jour là, et peut être à leur place, mais qui serait resté accroché par une patte à notre épaule, parce que l'on est toujours soi, toujours entier, avec tout ce que l'on est, que l'on le veuille ou non.

A commencé alors un nouveau chemin. Aura t-il été différent ce chemin, de celui que nous aurions emprunté si nous avions eu la liberté de nos épaules ?
Avec ces petites ombres en guise de galon, nous nous sommes demandés quelle direction il fallait prendre, comment l’on pouvait faire, ce qu’il fallait en faire. On a réfléchi, on a hésité, on s’est senti parfois sans force à force de les porter. On s’est même parfois voulu sans vie pour ne plus les supporter. On a tenté de construire des perchoirs pour les y déposer et parfois même des cages pour les y enfermer.
On est souvent allé d’instinct, sans vraiment savoir. A nous dépatouiller dans des contradictoires. Surtout; on a essayé de les satisfaire, pour qu’ils veulent bien nous pardonner.

Mais les petits fantômes ne parlent pas. Alors; on a imaginé ce qui pourrait leur plaire.
On a fait de grands serments, on s’est fixé des caps. On a essayé plein de choses, pour tout ce qu’ils n’avaient pas essayé et tout ce qu’ils n’essayeraient jamais. On a marché sur des sols inconnus, marché sur des braises les pieds nus. Vagabondé, avec délicatesse pour qu’ils se sentent à l’aise. Porté des parfums exotiques pour que passent leurs sanglots. Marché au soleil surtout, aussi souvent que possible,
pour qu’ils n’aient plus jamais froid.
Parfois, ils se sont mis à chanter et l'on s’est dit alors que c'était doux d’avoir ces petits fantômes avec nous. Même, ils nous ont soufflé du courage et l'on s'est étonné soi-même d'avoir été si loin, d’avoir été là où l'on n’aurait jamais été, si l'on avait été tout seul. On s’est senti différent, un peu, d’avoir ces petits fantômes là, de les avoir avec nous, pour toujours. On a compris que l’on ne pourrait plus les perdre ces fantômes, que c’était ainsi, que la vie n’était pas faite pour être juste, que le chemin était ce qu’il était et que l’on pourrait peut être au moins, en tirer quelque chose.
Au moins, cet étrange compagnonnage, secret, personnel, exigeant, que personne d’autre ne pourrait jamais comprendre, qui nous réveillerait parfois la nuit et qui serait notre histoire, et notre blason.
Voilà que le temps à passé et, souvent, nos épaules restent vides. Les petits fantômes se sont fait plus rares. Ils avaient d’autres choses à faire.
Pourtant, parfois, on tourne la tête et l’on est étonné d’en trouver un là, perché, discret, juste à côté de nous. Il y en a toujours qui reviennent, chargés de souvenirs, exprimer quelques doutes ou bien simplement se reposer, en ronronnant, au creux de nos cous.
Et puis parfois, on ne sais même plus s’ils sont là où si on se les imagine, parce qu’ils ont tellement accompagnés nos vies, ces 20 dernières années, qu’on n’a plus besoin de les voir pour en sentir la présence sur ce côté de nous.

20 ans. 20 ans se sont écoulés. 20 ans depuis ce 23 janvier 1998.
Dans l’idée de cette cérémonie, la chose la plus forte et la plus évidente qui m’a envahi, c’est d’abord, un sentiment de gratitude. Ce sentiment, nous l’avons toujours ressenti et parfois évoqué, mais nous, les
4èmeS, étions peut-être trop petits et surtout, tout entier tournés vers nos morts et cette avalanche, pour lui donner toute sa place.
Pourtant, si nous avons pu nous concentrer sur notre chagrin et rester dans nos priorités d’enfant, c’est parce qu’autour de nous une immense chaîne de solidarité a géré tout le reste. C’est grâce à elle que nous avons pu supporter tout cela, être là où nous avions besoin d’être et ainsi, peu à peu, nous reconstruire.
Aujourd’hui, c’est cette gratitude que je veux exprimer en prenant le temps de vous dire: Merci.
Merci, à nos parents d’abord, qui nous ont épaulés sans faille, avec dévouement, avec humilité, avec courage et avec amour. A nos parents qui ont été là, tout au long de ces jours, de ces mois et de ces années fiévreuses et qui n’y ont jamais renoncé.
Merci, parce que l’adolescence est un moment étrange et délicat, difficile à comprendre et toujours un défi, pour n’importe quel parent. Alors, quand celle-ci est décuplée par un accident qui en brise le court normal, comment faire face ? Vous avez fait face.
Merci, à nos sauveteurs aussi. A ceux qui ont sauté dans le premier hélicoptère pour aller au devant de l’horreur, à ceux qui sont remontés dans le dernier pour ne laisser personne derrière. A cette formidable succession des secours qui s’en est suivi: pompiers, médecins, militaires, gendarmes, infirmières, psychologues, juges, fonctionnaires, élus, qui sont l’évidence, le devoir et la grandeur de notre
République. Cette nation capable de gérer des évènement lourds, complexes, de les accompagner sur le long court, de sauver, de soigner, de soutenir et de juger. Ce pays organisé, efficace, bienveillant, qui se révèle, dans ces moments, une formidable communauté humaine. Il ne faudra jamais oublier ce principe central de fraternité qui est aujourd’hui notre leg, notre fierté et notre réussite.
Il ne peut y avoir d’autre voie que celle de maintenir, de poursuivre et d’amplifier un tel idéal.
Merci aussi à nos amis, aux professeurs de Saint François d’Assise, aux inconnus, qui nous ont entourés, écoutés, admirés même et ainsi, pansés. Nous avons été, comme ces manchots du grand nord, au coeur d’une immense ronde solidaire et généreuse, juste au centre, là où la chaleur est la plus réconfortante et où la tempête paraît un peu plus loin. En cela, nous avons été privilégiés et je pense souvent à nos copains qui ont eux aussi connus et aimés, et parfois plus que nous, nos amis décédés et qui n’ont pas eu la chance de bénéficier du soutien et de la reconnaissance qui ont été les nôtres. Je mesure combien cela a dû être dur à vivre et je veux vous dire: notre histoire est tout autant la vôtre.

Enfin aujourd'hui, plus que jamais, c'est aux parents et aux familles de ceux qui sont partis que je voudrais m’adresser.
Le temps a passé et nos blessures d’enfant peu à peu, ont cicatrisé. S’il est pourtant une douleur qui reste vive, c’est celle qui nous saisit lorsque nous pensons à vous. Peut-être d’autant plus, qu'à notre tour, le temps est venu de devenir parents. Et voilà que nous comprenons soudain mieux que jamais, ce que cet événement a pu signifier dans vos chairs d’adultes. Voilà que nos coeurs commencent à ressentir, un
peu, l’insondable déchirure qui vous a transpercé ce jour là et n’a plus jamais cessé d’accompagner, non seulement vos épaules, mais vos vies toutes entières.
Sachez que nous sommes avec vous, aujourd’hui - et j’imagine l’effort douloureux que représente votre présence ici - et depuis le premier instant, de tout ce qu’il nous est possible d’être, à notre façon de petit camarade. Nous avons essayé, et nous essaierons encore, de porter un peu, de ces vies gâchées. Nous avons voulu, chacun à notre manière, de nos vies, faire leurs.
Nous aurions bien aimé, votre douleur, la mettre aussi sur nos épaules. Vous demander pardon.
Mais comment de quelqu’un, partager les larmes ?
Permettez-nous alors au moins de partager notre tendresse et notre infinie compassion,

pour vous; et pour eux.
27 janvier 2018. "